Les voies du tissage en fil: les matériaux de l’art huichol

 

Les voies du tissage en fil Artes de MEXICO n°75

Les matériaux de l’art Huichol

Johannes Neurath et Olivia Kindl

L’art et l’artisanat Huichol dérivent d’un art rituel, en particulier les objets cérémoniels comme les gourdes, bols(xurukite) et les petites peintures de fils (wewiya). Cependant, toutes les techniques traditionnelles ou rituelles ne sont pas utilisées dans la production artisanale. La peinture sur différentes surfaces n’est que l’une des techniques réservées à un usage rituel, en particulier la peinture de visage jaune utilisée par les pèlerins et tous ceux qui s’approchent du peyotl. Le pigment (uxa) utilisé pour la peinture jaune est extrait de la racine d’un arbuste qui pousse à côté de Tatei Matinieri, une oasis ou un puits sacré situé à l’entrée de Wirikuta. Les motifs utilisés représentent le reflet du soleil sur les visages et les joues des pèlerins (nierika), et ont une signification religieuse, qu’il s’agisse de simples formes ou de peintures élaborées comme celles répertoriées par Lumholtz. Des motifs similaires sont peints sur tous les objets rituels Huichol utilisés en relation avec le désert de Wirikuta ou au peyotl, en incluant les instruments de musique des pélerins.

Un pigment très différent est utilisé pour les flèches de cérémonie, un avec du rouge et des couleurs « sombre » (y+wi) comme le bleu ou le noir. Les motifs représentent les prières envoyées aux dieux par le moyen de ces flèches. Lumholtz a fait remarquer comment « les lignes en zigzags (sauliki’a) qui représent l’éclair symbolisent la vitese et la force de la flèche; les lignes parallèles indiquent sa trajectoire (hâ’ye). » Comme elles sont les messagères entre les dieux et les hommes, ces flèches doivent être rapides et arriver précisément à leur destination. Leur capacité dépend des dessins qui sont appliqués sur elles. Le mythe de l’origine de ces travaux, ainsi que l’a noté Lumholtz, fait état que les fléches étaient à l’origine décorées avec du sang. Avec cette substance vitale, faisait remarquer l’auteur, « ils devenaient forts et bons. [Les ancêtres] alors chassaient un grand cerf à Palia’tsia et de nos jours, quand les Huichols chassent le cerf, ils peignent les flèches cérémonielles avec du sang animal, mais pas les fléches utilisées pour la chasse. Le sang a pour fonction de renforcer les flèches, de leur procurer une force symbolique et rituelle. Ce n’est qu’après avoir été enduites de sang que les gourdes et les flèches cérémonielles peuvent être déposées en un lieu sacré.

La sculpture Huichol – à la fois les gravures en relief sur les disques sacrificiels (tepalite) et les figures de dieux et d’animaux sacrés – est aussi spécifiquement rituelle, surtout quand taillée dans la pierre. Il y a des années il y a eu des tentatives infructueuses de commercialiser de telles oeuvres, bien que les sculptures en bois décorées de perles ou de tissage en fil ont trouvé un grand débouché commercial. Dans de nombreux cas, les Huichols ne font que décorer ces pièces, la pièce sculptée étant elle-même fabriquée par les autochtones des états d’Oaxaca et de Guerrero.

Les matériaux utilisés pour les sculptures rituelles en disent long sur leur signification. Les figures de pierre, comme certaines formations de roches naturelles aux formes curieuses, représentent ou plutôt, sont) leurs ancêtres.
Mais toutes les « idoles » ne sont pas en pierre. Les figures de certaines déités sont faites à partir du bois d’arbres sacrés associés ou identifiés à une figure mythique particulière. Par exemple, le Takutsi Natawé du Musée Américain d’Histoire Naturelle est en bois de xapa ou arbre à pluie, connu aussi sous l’appellation d’arbre chalate ou figuier mexicain.

La décoration des idoles est en général à base de fil ou de perles, et est renouvelé périodiquement. Néanmoins les pièces recouvertes en totalité de perles multicolores ou de fil sont généralement vendues comme artisanat.

Les sculptures Huichol peuvent aussi être en céramique, dans le cas d’animal cérémoniel miniature (tels que taureaux, vaches ou serpents de pluie) ou de figurines humaines, ainsi que les objets sacrés comme les tambours.

En dépit de la maîtrise de leur peinture et de leur sculpture, les techniques favorites des Huichols sont le travail de tissage. Des exemples de tissus Huichol incluent les chapeaux tissés à partir de fibres de palmier soyate, des chaises (uweni) et des paniers allongés (takuatsi) utilisés par les chamanes. Les sacs et les ceintures bicolores qui font partie du costume traditionnel Huichol sont tissés sur des métiers à tisser avec du fil acrylique ou de la laine. Les sacs et les vêtements faits à partir de couvertures sont brodés au point de croix et d’autres points avec des fils multicolores, tandis que les accessoires personnels (colliers, bracelets et boucles d’oreilles) sont faits de perles en fil. Ces produits ont été largement commercialisés dans les cinquante dernières années. Le tressage de fil sur des cadres rigides sont particulièrement appropriés en art rituel, bien que le tsikurite – appelé à tort Yeux de Dieu – qui figure parmi ces objets soit également produit à des fins commerciales.

Le travail d’appliqué est réalisé avec divers matériaux multicolores qui sont fixés avec de la cire sur des supports bi- et tri-dimensionnels. Les bases les plus courantes des objets de cérémonie sont le bois ou les gourdes bouteilles.. Pour les objets non destinés à un usage rituel, on utilise le contreplaqué et la mousse de polystyrène ainsi que les cornes d’animaux, les carapaces de tortue et même du plastique. Les matériaux appliqués sont en général des perles de verre ou du fil, bien que sur les objets rituels on trouve couramment d’autres matières telles que des pièces, du coton, du maïs ou des haricots.

La production des objets rituels et de ceux destinés à la vente montre des diffèrences importantes. Contrairement aux gourdes bouteilles à usage rituel, celles commercialisables ont un agencement de couleurs plus vives et leurs surfaces sont totalement ornées de motifs géométriques et symétriques, souvent hexagonaux. Les silhouettes des pièces commerciales sont disposées de façon similaire à celles que l’on trouve dans les broderies au point de croix des femmes Huicholes. Les objets rituels pour leur part ne présentent pas la même géométrie que les objets artisanaux. Les perles sont réparties plus largement, rendant difficile l’établissement d’un lien avec les motifs de broderie. La symétrie hexagonale n’est pas utilisée dans ce cas, car les motifs qui reproduisent la structure du cosmos avec ses cinq points cardinaux doit maintenir la symétrie selon les axes Nord-Sud et Est-Ouest – ceux de l’équinoxe et du solstice.

Pourquoi l’art Huichol rituel et artisanal utilise t-il si souvent les perles et le fil? Pourquoi sont-ils collés à leurs supports avec de la cire? La raison est que ces matériaux, cire, perles, laine et coton, sacralisent les objets cérémoniels et les offrandes. Le perles (kuka), par exemple, symbolisent l’eau, c’est pourquoi elles recouvrent la surface interne des gourdes , qui sont naturellement d’excellents récipients à eau. Ce type de travail illustre la façon dont certains éléments d’autres régions ont été intégrés à la tradition Huichol, en assumant leur signification propre. Les perles de verre sont produits de façon industrielle en République Tchèque, au nord de l’Italie (Murano) et par quelques pays d’Asie. Les perles en plastique proviennent généralement de Chine et de Taiwan, bien que les Huichols préfèrent les perles de grande qualité, les plus petites possible. Les observations de Lumholtz à la fin du dix-neuvième siècle sur les objets rituels (xukurite) ou gourdes, et les petites figurines de pierre représentant des ancêtres déifiés) font référence à l’utilisation par les Huichols de perles de verre pour la décoration, alors qu’il était « clair que des coquillages étaient utilisés à cet effet. » Les commentaires de Lumholtz prouvent que les perles ne sont pas un matériau récent pour les artistes Huichol. Un récit du Pére José Arlegui en 1737 décrit la destruction d’un centre de cérémonies Huichol qui contenait des objets recouverts de perles.

De nos jours, les perles sont sacrées chez les Huichols. Selon eux – en particulier les femmes qui ont de l’expérience dans la production des gourdes rituelles – « les perles signifient la vie. » Ces petites perles de verre sont comparés aux grains de maïs. A la base de l’alimentation des Huichols, le maïs est un symbole important et est souvent utilisé dans les rituels, pour le purification par exemple. A Santa Catarina Cuexcomatitan (Tuapurie), par exemple, les offrandes, en particulier les bougies (katirate), sont lavées de façon symbolique avec du savon et des colliers de perles, utilisés comme des éponges. Dans ce cas, les perles sont associées à des gouttes d’eau, réminiscence des groupes pré-hispaniques (chalchihuites) qui sont aussi reliés à l’eau et aux dieux associés à cet élément.

Les objets Huichols les plus réussis sont les peintures de fil, dont le symbolisme et la mythologie ont été analysés par différents auteurs, parmi lesquels en particulier Juan Negrin et Peter Furst. Des plaques de contre-plaqué ou de mousse de polystyrène couverte de cire d’abeille sont les supports les plus fréquemment utilisés. Après avoir répandu la cire sur la surface de la planche, on dessine les contours des motifs. L’application du fil commence par l’extérieur, qui consiste généralement de trois bandes multicolores. Les contours des figures sont tracées puis remplis. L’artiste signe au dos de l’œuvre, avec souvent une explication succincte de son symbolisme. (Cette explication est demandée fréquemment par le public qui n’est pas seulement intéressé à acquérir une pièce ethnographique mais qui cherche aussi à déchiffrer les mystères et les secrets d’une culture exotique).

Les études des peintures de fil se concentrent presque toujours sur leur iconographie. Néanmoins, elle spossédent aussi un symbolisme en tant que textile. La mythologie cosmique du Grand Nayar explique comment le monde lui-même est un textile tissé à partir de la chevelure d el apremière déesse. Cette divinité, équivalente à la Femme Araignée des indiens Pueblos, tissa le monde en forme d’un diamant (tsikuri), et ses fils exécutèrent une danse de cérémonie en son sommet pour l’étendre.

En fait, les danses de cérémonie (mitote ou neixa) peuvent être interprétées comme des variations de ce mythe. Les ceintures que portent les tisserands Huichols sont, dans ce contexte, des représentations du paysage sacré organisé selon les deux axes, le solstice et l’équinoxe. Les fils de chaîne représentent la voie du pèlerinage qui démarre à l’Ouest (Océan pacifique) et se dirigeant vers le lieu où le soleil se lève, le Désert Wirikuta à l’Est. Les fils de trame sont apparemment en rapport avec le mouvement annuel Nord-Sud du soleil. Lors de la célébration d’initiation des nouveaux-nés – c’est-à-dire le moment où ils « durcissent » et « séchent » – la voie du pélerinage est représentée par un fil tiré le long de la cour intérieure, reliant le tambour cylindrique du chanteur – assis au centre – à l’autel de l’Est, qui représente la montagne du soleil levant.

Le parcours de pélerinages sont aussi représentés par des fils ou des cordes dans d’autres contextes. Les jicareros des centres de cérémonie, appelés tukipa, utilisent une corde dont les nœuds symbolisent les étapes durant le voyage vers Wirikuta. Mais le terme utilisé pour mentionner les « mythes cosmiques » est kawitu, le tracé de la chenille (kawi) qui guide les pèlerins. Au bout du chemin, la métamorphose de la chenille en papillon refléte la transformation du débutant en initié. Les initiés qui connaissent le mieux les mythes et les chemins de pélerinage sont les kawiterutsixi. Chanter le kawitu équivaut à parcourir les chemins de pèlerinage et à pratiquer l’auto-sacrifice cosmique – c’est-à-dire à créer le monde. C’est pourquoi les cérémonies et les pélerinages peuvent être considérés comme le tissage de textes rituels. Et si nous prenons en compte le fait que les scènes représentées dans les œuvres des Huichols sont des épisodes des mythes kawitu, il devient évident que dans l’art Huichol les fils sont des routes et des mythes, et que le monde ressemble à un tissage. Que ces pièces soient produites par tissage n’est pas une simple coïncidence. L’importance de la cire participe aussi du même contexte. D’après le mythe, le premier chanteur de la danse de cérémonie était Tsitsikame, l’être-abeille. Quand il fût assassiné par un beau-frère envieux, l’être-héron, ses yeux donnèrent naissance aux premières abeilles (xiete). D’autres parties de son corps furent converties en plantes mellifères, tandis que le son de son arc musical est toujours vivant dans le bourdonnement des abeilles.

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