Redire le chemin, les étapes du Marcheur Silencieux

Un entretien avec José Benitez Sanchez, d’Olivia Kindl.
( traduction de l’article paru dans la revue Arte huichol, Artes de Mexico n°75)

Olivia Kindl : Comment se sont déroulées votre enfance et votre initiation ?

Benito Sanchez : Mon nom Huichol est «Yukaie Kikame», ce qui signifie «Marcheur Silencieux». Je vivais à Mesa del Jueroche, c’est ainsi qu’on surnomme la ville de San Pablo. Et mon grand-père, âgé de 105 ans, habitait là aussi. C’était un mara’akame (un chamane), tout comme mon père.

Quand j’ai eu neuf ans, j’ai commencé à demander à mon grand-père «quand deviendrai-je aussi un mara’akame ?».

«Bien sûr que tu en seras un» me répondait-il ». Tu vas grandir et devenir un homme. Si tu le veux, nous te formerons ici dans les endroits sacrés: dans la vallée, sur la coline, dans la grotte. Puis tu iras vers la mer, le désert, dans plein d’endroits. »

Nous nous levions à trois heures du matin afin de nous préparer pour aller travailler au champ, au coamil. J’allumais un feu dans la cour et j’attendais là. Peu de temps après, mon grand-père et mon père se levaient.

Un jour, je leur dis «La nuit je rêve que je traverse un ravin en marchant le long d’un sentier, et je rencontre un cerf habillé comme une jeune femme Huichol. Je rêve qu’une jeune fille arrive et que soudain des oreilles lui poussent, mais la peinture uxa subsiste sur ses joues. Ce cerf se transforme en un homme et une femme.

Mon père et mon grand-père me dirent, « Eh bien nous pensons qu’il s’agit de ton frère et ta soeur cerfs. Tu dois te concentrer sur un animal : cerf, serpent ou scorpion – celui que tu souhaites, mais ne mélange pas tout. Si le serpent à sonnettes doit devenir ton ami, qu’il le devienne. Mais si le serpent à sonnettes devient ton ami, ne te mêle plus aux cerfs, aux lézards imukui ou aux scorpions, car ils sont jaloux. »

«Je me sens mieux avec le cerf» fût ma réponse.

Alors mon père dit «préparons quelques pièges et allons les déposer demain. Nous allons attraper un cerf ; cela sera ton pouvoir, ton énergie.»

Alors nous avons préparé six pièges du type appellé nierika, c’est-à-dire un filet pour attraper un cerf. Dans l’après-midi nous avons emporté les nierika au callihuey, ou temple, et au chamane qui avait son autel en ce lieu. Et mon père m’a fabriqué une flèche avec des plumes (muwieri) et une blague à tabac (yakwai). Ceci servait le pouvoir, l’énergie. « Nous partirons tôt demain matin, » a t-il dit.

Et c’est ainsi que nous sommes partis déposer les pièges. Nous avons suivi les chemins, traversé un ruisseau, une gorge, un autre ruisseau. La journée s’est écoulée ainsi. Au retour, nous avons trouvé quatre cerfs. Mon père m’a dit, «aujourd’hui nous ne leur ferons rien». Et c’est ainsi que nous les avons laissés.

«Tu ne dois pas abandonner, » fus-je prévenu. «Tu vas te consacrer aux cerfs pendant six ans. Et ils vont évoluer en plusieurs choses : une ombre, une femme, un animal, un rocher, un arbre.»

Le matin suivant, nous nous sommes préparés tôt pour nous rendre à l’endroit où nous avions vu le cerf. Un seul était encore pris au piège ; les autres s’étaient échappés. Quand nous sommes arrivés, la femelle était encore vivante. Le petit chien qui nous accompagnait s’est sauvé à la poursuite des autres cerfs, laissant la biche. Mon père m’a appellé, « Viens vite avant qu’elle ne meure. » C’était un très petit cerf. Mon père a attrapé ses pattes antérieures, puis ses pattes arrières, et les a attachées ensemble ; et la biche, encore vivante, faisait beaucoup de bruit. Mon père m’a dit, « Regarde bien la gueule du cerf. Tu vas le tuer, quand bien même tu devrais gonfler comme un ballon à cause de la respiration haletante de ce cerf qui va envahir ton corps. »

J’ai attrapé son museau. Sa respiration devenait glacée et amère, et elle m’a pénétré ; de l’air et de la poussière m’ont envahi. Je la tenais par les oreilles et les bois, en tenant son museau tout contre ma bouche. Et pendant tout ce temps j’étais submergé de vertiges. Tout s’est assombri, et j’ai vu des points brillants. La biche se débattait jusqu’à ce qu’elle commence à trembler au fur et à mesure que sa fin approchait, mais je l’avais dans ma bouche. Finalement je l’ai tuée, car c’était le pacte.

La nuit venue, mon père me dit, «Tu ne mangeras pas de viande pendant six ans. Le sel t’est interdit, et tu ne boiras de l’eau que jusqu’à la mi-journée. Nous allons à Te’akata présenter tes offrandes, parce que nous irons aussi loin que Real de Catorce, à Wirikuta. »

Chaque année, je sacrifiais dix ou douze cerfs, parfois un ou deux par jour. Nous pratiquions alors six ou sept rituels, et la viande ne manquait jamais.

Je continuais ainsi à penser, à étudier et à pratiquer le sacrifice.Jusqu’à ce que ce que tout ce j’avais vu devienne partie intégrale de ma pensée. Je dis à mon père que je voulais faire un tableau de fils. Il m’a préparé une planche en bois de chalate.

Et sur le bois ciré j’ai placé un cerf, une flèche, un bol, des fils de laine de moutons noirs et blancs, parce que les tableaux alors n’étaient pas réalisés en couleur comme elles le sont maintenant. Et quand nous sommes allés à Te’akata, j’ai emporté ce tableau avec moi. C’était mon offrande.

O.K. : Quand est-ce que votre travail a commencé à être reconnu?

J.B. : Je travaillais comme balayeur, je nettoyais les bureaux de l’Institut National Indigène à cette époque, quand Slomon Nahmad vivait ici à Tepic. Il m’a demandé si je faisais des tableaux de fils. J’ai répondu, « Oui, je fais ceux des lieux sacrés. »

«Laisse tomber les lieux sacrés» m’a t’il dit. «Démarre sur une idée et fais en une peinture. Je te l’achèterai et recommenderai ton travail à d’autres.

Je me suis mis à faire un très petit tableau, qui ne fût pas une réussite. Les fils n’étaient pas du tout bien alignés. J’avais environ dix-huit ans.

Le Professeur Nahmad me donna la responsabilité des travaux manuels. Il a dit : «Ton travail sera de superviser les travaux manuels. Distribue des perles à tes frères et soeurs et apporte du tissu à ta communauté». C’est ainsi que je fus embauché par la mairie de Tepic. Plus tard j’allais à Jalisco, où je montais un atelier de tableaux de fils à Colotlan. Là, un homme qui s’appelait Juan Negrin débarqua, qui s’exclamait, «Quels tableaux magnifiques ! Passons un accord. Tu me vends les oeuvres, et je te rends célèbre à l’étranger».

J’avais vingt tableaux à faire, aussi je m’installais pour reproduire mon sacrifice. Je devais montrer le piège, comment j’avais attrapé le cerf et l’avais tué avec ma bouche, les pélerinages que j’ai faits, etc.

Negrin me dit qu’il se rendait aux Etats-Unis pendant que je terminais les tableaux. C’est ainsi que je suis devenu célèbre à l’étranger grâce à lui. Il publia un magazine, quelques catalogues et d’autres choses.

Mon art est ma vie. Si je diminue le prix de mes peintures, alors chaque sacrifice aura été vain. Je suis représenté par certaines des galeries les plus côtées de Guadalajara, Mexico, Monterrey, Puerto Vallerta, Santa Catarina et Nuevo Leon.

J’ai exposé à New York, dans le Massachusetts, à Washington, Chicago, Sacramento, San Jose, Berkeley et Los Angeles. J’ai aussi montré mon travail au Canada et en Europe. Je ne peux pas montrer mes tableaux comme une entreprise commerciale. Je les vends, mais par l’intermédiaire d’un musée à chaque fois que c’est possible. Le directeur du musée définit le prix et engage les démarches nécessaires.

O.K. : Quelle différence faites-vous entre l’artisanat et l’art de la production des Huichols ?

J.B. : Une copie n’a pas la valeur d’un original. Un original a de la valeur parce que c’est la respiration d’un esprit, la reconnaissance obtenue à partir du sacrifice d’une personne, en un lieu sacré. Je suis allé dans les quatre directions cardinales. J’ai voyagé et étudié pour être capable de raconter une histoire, et de dire ce qu’il y a à Hauxamanaka, Wirikuta et à Te’akata. C’est toute mon énergie, mon pouvoir. Alors, c’est comme si la mémoire me venait au travers de mes dieux ancestraux. Je parle toujours du corps du monde. Et le fait est que chacun d’entre nous a le corps du monde. De la taille vers le sol c’est le commencement du monde; de la taille au cou c’est l’estomac du monde, là où nous vivons aujourd’hui. A partir du cou c’est la tête du monde.

O.K. : Où se trouve le nierika?

J.B. : Nierika est la vision par laquelle nous voyons le monde. La finalité de nierika, par exemple, est de voir le visage des dieux. C’est un miroir. C’est le peyolt – chaque grain, chaque petit cheveu contient le visage des dieux. Nierika est là, sur les joues, dans la cavité cranienne. A l’intérieur du nierika il y a l’oeil, c’est là qu’il dort, voit, connait…

O.K. : Qu’est-ce que le corps a d’autre?

J.B. : L’irayi, qui se trouve du côté gauche du torse. C’est le coeur. Puis il y a le kipuri, dans la partie supérieure du corps. Il y a une énergie qui circule dans tout le corps et qui relie nierika, iyari et kipuri. Cette énergie est notre respiration. Le corps du monde respire aussi par les volcans et dans les tourbillons de vent de Wirikuta… La vie du monde est la vie de notre corps – c’est ce que les dieux nous ont laissé…

O.K. : Quel est votre avis sur la nouvelle génération d’artistes Huichols?

J.B. : Je ne leur parle même pas car ils ne travaillent que pour l’argent. Comme le gouvernement achète leurs oeuvres en tant qu’intermédiaire, ils n’ont aucun respect pour l’art, ni pour les lieux sacrés. Ces personnes qui sont maintenant connues du public introduisent de nombreuse techniques, beaucoup de symétrie. Ici il y a des Tepehuanes qui font aussi des tableaux de fils. Ils ne sont pas comme nous qui croyons aux traditions. Notre art disparaît petit à petit. Nous nous ridiculisons. Nous sommes en train de disparaître. C’est bien que quelqu’un veuille devenir un artiste, mais il devrait s’engager à pratiquer les sacrifices et ne pas manquer les rituels qui font partie et participent de la croyance car c’est là que réside sa force, son énergie. Mais les artistes d’aujourd’hui n’observent pas les rituels; ils ne font que travailler, en pensant que les rituels et le sacrifice sont des choses qui se passent ailleurs.

One Response to Redire le chemin, les étapes du Marcheur Silencieux

  • caty jean pierre

    bonjour je m interresse aux huichol depuis pres de 20 ans j ai connu benitez il y a 15 ans au mexique pres de puerto vallarta je fais moi meme des tableaux en fil et en perles je travail dans le metro parisien et je connais aussi santos de la torre et soa fresque installe a palais royal et son histoire son temoignage est tres interressant et c est un grand artiste

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